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Pratique

Point d'appui : que se passe-t-il dans le corps quand l'immobilité devient active ?

Fulcrum, still point, point d'appui : trois notions proches pour nommer ce moment où le mouvement semble s'arrêter alors que le corps est en train de répondre.

Mains immobiles posées sur le corps pendant un point d'appui en séance de fasciathérapie

Dans une séance de fasciathérapie, il existe des moments qui, vus de l'extérieur, pourraient donner l'impression qu'il ne se passe presque rien. Mes mains accompagnent très lentement un mouvement du tissu. Puis, à un endroit précis, elles s'arrêtent.

Je ne pousse pas davantage. Je ne cherche pas à aller plus loin. J'attends.

Et pourtant, c'est souvent précisément à cet endroit que la séance devient particulièrement intéressante. Sous mes mains, la qualité du tissu peut évoluer, une tension se modifier. La respiration change parfois. Un soupir survient. Puis un mouvement peut émerger. C'est tout l'art du point d'appui.

Qu'est-ce qu'un point d'appui en fasciathérapie ?

En fasciathérapie Méthode Danis Bois, ce temps particulier porte un nom : le point d'appui. Il est intéressant pour son paradoxe.

Le point d'appui est un moment où le praticien suspend volontairement le mouvement manuel qu'il accompagnait et maintient son contact avec une pression subtile pour observer la réponse qui émerge1. Dans une publication consacrée au point d'appui artériel, Bernard Payrau, Nadine Quéré et Danis Bois le décrivent comme étant simultanément une action du praticien et une perception de la réponse à cette action. La pression y est douce, progressive et continuellement adaptée à ce que perçoit le praticien2.

Cette précision est fondamentale. Le point d'appui n'est donc pas simplement « j'appuie et j'attends ». Il ressemble davantage à : je propose → j'écoute la réponse → j'ajuste. C'est cette réciprocité qui en fait l'un des gestes les plus subtils de la fasciathérapie.

Fulcrum, still point, point d'appui : trois notions proches

Le point d'appui a des racines ostéopathiques directes. Danis Bois était lui-même ostéopathe avant de développer sa propre approche des fascias2, et le travail universitaire de Marie-Christine Astruc Marty retrace l'évolution du concept jusqu'au point d'appui psychotonique de la Méthode Danis Bois1.

L'ostéopathie a ses propres mots pour ce moment : le fulcrum et le still point. Le fulcrum désigne plutôt le centre autour duquel les tensions s'organisent, le still point plutôt l'état d'immobilité relative qui peut y apparaître. Mais les deux se recouvrent souvent. Dans un ouvrage consacré aux liens entre ostéopathie et neurosciences, Bernard Darraillans et François Bonnal définissent le fulcrum comme « un point d'appui immobile, stable, autour duquel l'anatomie se met en mouvement », et précisent que dans le fulcrum de l'immobilité dynamique décrite par Rollin Becker, « il s'agit de ce qu'on appelle le stillness (…) »3.

Les descriptions convergent d'ailleurs de façon frappante : un arrêt, une phase de réorganisation, puis une reprise du mouvement de meilleure qualité. Ce qui diffère tient surtout à la manière dont l'arrêt survient et au cadre théorique qui l'explique.

Ces trois notions méritent mieux qu'un détour : je leur consacrerai prochainement un article entier, pour examiner de plus près ce qui les rapproche, ce qui les sépare, et ce que la recherche permet aujourd'hui d'en dire.

Comment l'immobilité peut-elle induire le mouvement ?

L'immobilité n'est pas synonyme d'absence d'action, bien au contraire

C'est probablement l'idée essentielle de cet article. Notre regard associe spontanément mouvement et activité. Ça bouge : il se passe quelque chose. Ça ne bouge plus : il ne se passe plus rien.

Le vivant fonctionne pourtant autrement. Un tissu apparemment immobile reste constitué de cellules actives, traversé d'informations nerveuses, de circulation, de processus biochimiques et de contraintes mécaniques.

Les tissus fasciaux eux-mêmes possèdent une innervation sensorielle. Une revue systématique publiée en 2022 confirme la présence, dans différents fascias humains, de terminaisons nerveuses libres et de différents types de structures mécanoréceptrices4. Par ailleurs, des expériences sur le tissu conjonctif montrent que des fibroblastes soumis à une contrainte mécanique maintenue peuvent modifier leur forme et leur cytosquelette en quelques minutes5.

Cela ne prouve absolument pas que ce que je perçois pendant un point d'appui correspond à l'activité d'un fibroblaste. Mais cela établit un fait beaucoup plus simple : une contrainte mécanique douce et soutenue n'est pas biologiquement équivalente à une absence de stimulation.

Ce passage du mécanique au biologique porte un nom : la mécanotransduction. Elle désigne l'ensemble des mécanismes par lesquels les cellules perçoivent des forces mécaniques et les convertissent en signaux biochimiques, jusqu'à modifier l'expression de leurs gènes2. Une pression maintenue ne reste donc pas à la surface : elle devient une information que le tissu traite. C'est ce qui rend concevable qu'il se passe quelque chose pendant un temps où, vu de l'extérieur, rien ne bouge.

Chaque organisme répond à son rythme

Lorsque je travaille, je propose au tissu une direction. À certains moments, la réponse arrive presque immédiatement. À d'autres, elle semble demander beaucoup plus de temps. Parfois encore, la direction proposée ne fait pas émerger de changement perceptible. Je peux alors modifier légèrement mon orientation, ma profondeur, la zone sur laquelle je travaille, ou simplement laisser davantage de temps.

Dans les descriptions historiques du point d'appui en fasciathérapie, le praticien s'intéresse justement au délai d'apparition, à l'intensité, à la diffusion puis à la résolution de la réponse1.

Un organisme ne réagit jamais indépendamment de son état du moment. Son état sensoriel et moteur, son niveau de tonus (en fasciathérapie, on parle de psychotonus), la douleur éventuelle, son attention, son expérience antérieure du toucher, son état physiologique et émotionnel, des mémoires traumatiques ou encore les propriétés mécaniques de ses tissus sont autant de variables susceptibles de modifier sa réponse.

Une même proposition manuelle peut donc susciter une réponse immédiate chez une personne, plus progressive chez une autre, ou ne pas faire émerger de changement perceptible à cet instant.

Cela ne signifie pas nécessairement que la personne résiste ou que le geste a échoué. Cela invite plutôt à considérer que chaque organisme possède, à un moment donné, ses propres possibilités de réponse et son propre rythme d'adaptation. Pour le praticien, cette différence est essentielle : elle invite à respecter ce rythme plutôt qu'à augmenter la force pour obtenir une réaction.

Le point d'appui : ne pas imposer, mais interroger

C'est probablement ce qui me touche le plus dans cette manière de travailler. Le geste ne dit pas au corps : « Voilà ce que tu dois faire. » Il lui demande plutôt :

« Qu'est-ce qui devient possible pour toi si je te propose cet appui-là, maintenant ? »

Bien sûr, le corps ne formule pas cette question en mots. C'est ma façon de traduire une interaction manuelle. Mais elle décrit précisément ma posture. Je ne cherche pas un résultat en augmentant progressivement la contrainte jusqu'à ce que le tissu « cède ». Je cherche un endroit où quelque chose peut être proposé, puis j'attends.

La main agit. Elle écoute. Puis elle s'ajuste.

Et parfois, paradoxalement, arrêter d'ajouter du mouvement est ce qui permet de percevoir le mieux la réponse qui émerge.

Pour aller plus loin

Si un toucher aussi léger vous intrigue, j'ai consacré un article entier à cette question : Fasciathérapie : comment un toucher très doux peut-il agir sur le corps ? Architecture fibrillaire du tissu vivant, biotenségrité, mécanotransduction, innervation des fascias : ce que la recherche éclaire, et ce qu'elle ne démontre pas.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un point d'appui en fasciathérapie ?

C'est un moment caractéristique de la fasciathérapie Méthode Danis Bois pendant lequel le praticien suspend le mouvement qu'il accompagnait et maintient un contact doux et une pression subtile afin d'observer et d'accompagner la réponse du corps1,2.

Le point d'appui, le fulcrum et le still point sont-ils la même chose ?

Ils sont très proches. Les traditions et les cadres explicatifs diffèrent, mais les descriptions convergent remarquablement : un temps d'arrêt, une phase de réorganisation, puis une reprise du mouvement de meilleure qualité. En ostéopathie, le fulcrum de l'immobilité dynamique de Becker est d'ailleurs présenté comme étant ce qu'on appelle le stillness3. La principale différence tient à la manière dont l'arrêt survient : subi ou induit d'un côté, délibérément proposé avec une pression maintenue de l'autre1,2. Aucune étude n'a toutefois comparé ces gestes entre eux.

Faut-il ressentir quelque chose pendant un point d'appui ?

Non. Certaines personnes ressentent une détente, un changement respiratoire, une chaleur ou un mouvement ; d'autres très peu de choses. La sensation subjective n'est pas une mesure fiable permettant d'affirmer ce qui se passe biologiquement.

Pourquoi un toucher aussi doux pourrait-il avoir un effet ?

Parce qu'une faible sollicitation mécanique peut néanmoins constituer une information pour les cellules, les tissus et le système nerveux. Les mécanismes précis par lesquels ces phénomènes contribuent aux effets d'une séance de fasciathérapie restent cependant à établir.

Lire l'article consacré à cette question →

Si vous souhaitez découvrir ce que ce travail manuel très lent peut apporter à votre situation, je consulte à Paris 15e et à Châtenay-Malabry. Une première séance permet d'évaluer ensemble ce qui peut être utile pour vous.

Cet article est proposé à titre informatif et ne constitue ni un diagnostic ni un avis médical. La fasciathérapie ne se substitue pas à un suivi médical lorsque celui-ci est nécessaire.

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Références

  1. Astruc Marty MC. Le concept du point d'appui dans la Fasciathérapie méthode Danis Bois : analyse bibliographique de l'émergence et du processus d'élaboration pratique, théorique et philosophique. Mémoire de Master, Universidade Fernando Pessoa, Porto, 2012.
  2. Payrau B, Quéré N, Bois D. Vascular Fasciatherapy Danis Bois Method: a Study on Mechanism Concerning the Supporting Point Applied on Arteries. International Journal of Therapeutic Massage & Bodywork. 2011;4(4):10-19. doi:10.3822/ijtmb.v4i4.84.
  3. Darraillans B, Bonnal F. Les 7 cerveaux de notre corps : un pont entre ostéopathie et neurosciences. Dangles Éditions ; 2018.
  4. Suarez-Rodriguez V, Fede C, Pirri C, et al. Fascial Innervation: A Systematic Review of the Literature. International Journal of Molecular Sciences. 2022;23(10):5674. doi:10.3390/ijms23105674.
  5. Langevin HM, Storch KN, Cipolla MJ, et al. Fibroblast spreading induced by connective tissue stretch involves intracellular redistribution of alpha- and beta-actin. Histochemistry and Cell Biology. 2006;125:487-495. doi:10.1007/s00418-005-0138-1.