Vous savez probablement déjà reconnaître les signes d'un stress aigu : le cœur qui s'accélère, la gorge qui se serre, le souffle qui se raccourcit. Ce que vous percevez peut-être moins bien, c'est ce qui se passe quand cette mobilisation ne s'éteint pas. Quand le stress ne reste pas un épisode mais devient un fond. Le corps, alors, continue de fonctionner. Il marche, parle, travaille, dort plus ou moins bien. Mais il s'organise autour d'un seuil de vigilance qui ne baisse plus, et qui finit par s'inscrire en profondeur dans la manière dont il habite l'espace.
Sous mes mains, je rencontre régulièrement ces corps qui ont oublié le repos. Pas des corps malades, pas des corps en crise. Des corps tenus, denses, hauts dans les épaules, retenus dans le ventre, raides au niveau du thorax et du diaphragme. Des corps qui se sont organisés pour tenir, et qui tiennent encore, longtemps après que la situation qui exigeait cette tenue a cessé.
Ce que veut dire « le corps retient »
Ce qu'on appelle communément « mémoire du corps » n'est pas une fiction. Plusieurs mécanismes biologiques sérieusement étudiés peuvent expliquer pourquoi un tissu garde la trace d'un usage prolongé : remodelage du collagène le long des lignes de tension habituelles, sensibilisation neuro-fasciale, modifications de la matrice extracellulaire, transformation gel-sol du tissu conjonctif, régulation épigénétique de l'expression génique par les contraintes mécaniques. Paolo Tozzi, dans une revue éditoriale de référence parue en 2014, a synthétisé l'ensemble de ces pistes1. Sa conclusion est nuancée : il existe un faisceau d'hypothèses cohérentes, qui permettent de comprendre pourquoi un travail manuel sur les plans fasciaux peut produire des effets tissulaires profonds, mais aucune de ces hypothèses ne permet à elle seule d'affirmer que les fascias « contiennent » des souvenirs ou des traumatismes au sens littéral.
Ce que je peux dire, en revanche, c'est ce que j'observe sous mes mains depuis sept ans de pratique. Quand un tissu passe d'un état dense, inerte, sans glissement, à une remise en mouvement, à un tissu qui « fond sous mes mains » lui permettant de glisser à nouveau et où la microcirculation se remet en route, la personne qui reçoit le soin peut éprouver une émotion, un soupir profond, la sensation d'une vague qui se propage dans tout le corps, parfois des tremblements se manifestent, une image apparaît. Parallèlement, de mon côté, il peut se produire un phénomène que je ne peux décrire autrement que de cette façon : une libération d'énergie dans la zone travaillée, me laissant émettre l'hypothèse, après ces sept années à expérimenter ces phénomènes, que cette énergie libérée pourrait être liée à une émotion restée cristallisée dans le tissu.
Je tiens à être précise sur ce que je viens de décrire. C'est une observation phénoménologique, notée séance après séance, dans un cadre où les phénomènes ne peuvent être mesurés au sens expérimental. C'est ce que les chercheurs appellent une donnée d'expérience clinique, qui a sa propre valeur sans prétendre au statut de preuve. Elle est cohérente avec les hypothèses que propose Tozzi et avec d'autres travaux sur l'effet du toucher sur le système nerveux autonome2, mais elle ne les démontre pas et ne s'y réduit pas.
Cette nuance est importante, parce qu'elle décrit honnêtement ce qu'est le travail que je propose sur les fascias. Ce que je peux promettre, c'est un cadre où ces phénomènes peuvent advenir et être accueillis. Ce que je ne peux pas promettre, c'est qu'ils adviendront à chaque séance, ni qu'ils correspondent à une libération causale d'un trauma spécifique. Le travail manuel ouvre une possibilité ; ce qui se passe ensuite appartient à la personne et à ce que son histoire singulière en fait.
Trois manifestations fréquentes
Dans ma pratique, certaines manifestations avant le soin reviennent suffisamment souvent pour mériter d'être nommées. Vous vous y reconnaîtrez peut-être.
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La respiration qui ne descend plus
Le souffle reste accroché en haut du thorax, les côtes basses bougent peu, le diaphragme s'est installé dans une position contractée. Vous respirez, bien sûr, mais sans amplitude, sans vague. Le corps gère son oxygène en mode minimum, comme une machine qui économise son carburant en prévision d'un effort qu'elle n'a jamais l'occasion de fournir.
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Le ventre qui ne se laisse plus aller
La zone abdominale est figée, parfois douloureuse, souvent silencieuse au point qu'elle a disparu de la conscience. Beaucoup de personnes me disent ne plus rien sentir, comme si cette région du corps avait été mise hors-service pour continuer à fonctionner.
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La nuque, les épaules, la mâchoire crispés
Vous savez que vous êtes tendu.e, vous le sentez en fin de journée, vous essayez peut-être de vous étirer, de prendre une douche chaude, de masser ces zones. Mais le relâchement, quand il vient, est de courte durée. Le tonus de fond reste élevé, parce que ce n'est pas un muscle isolé qui tient, c'est tout un système de coordination qui a appris à fonctionner sur ce mode. Danis Bois parle de « psychotonus ».
Pourquoi cette organisation se maintient
Une question revient souvent : si cette tenue n'est plus utile, pourquoi le corps ne la lâche-t-il pas tout seul ? Il y a plusieurs réponses possibles, mais l'une d'entre elles me semble particulièrement parlante.
Tant que le système nerveux perçoit l'environnement comme exigeant, instable ou potentiellement menaçant, la mobilisation reste pertinente à ses yeux. Stephen Porges, neuroscientifique américain, a appelé ce processus la neuroception : la manière dont notre système nerveux évalue en permanence, en dessous de la conscience, les signaux de sécurité ou de danger autour de nous et en nous4. Si la neuroception détecte des indices de menace (rythme de vie soutenu, conflits récurrents, situation professionnelle ou personnelle insécurisante, écho d'expériences passées), elle maintient le corps en mobilisation, quel que soit ce que vous vous dites consciemment.
C'est l'une des raisons pour lesquelles vous pouvez parfaitement comprendre que vous êtes en sécurité, et continuer à avoir un corps qui ne sait pas se relâcher. La compréhension mentale ne suffit pas. Il faut que le système nerveux lui-même reçoive de nouveaux signaux, qu'il puisse expérimenter, dans la durée et dans le corps, qu'un autre mode de fonctionnement est possible et soutenable.
Ce que peut apporter le travail manuel
C'est ici que le travail sur les fascias et sur le toucher prend toute sa place. Pas comme une solution miracle, et certainement pas comme une « libération émotionnelle » à effet spectaculaire. Mais comme une voie patiente pour proposer au système un autre mode.
Le geste lent, le contact prolongé, l'écoute tissulaire qui caractérisent la fasciathérapie Méthode Danis Bois travaillent sur deux plans simultanément. Sur le plan tissulaire, ils restaurent un glissement, de la mobilité, de la souplesse là où l'immobilité prolongée a densifié les plans fasciaux. Sur le plan régulatoire, ils envoient au système nerveux des signaux de sécurité qui contredisent doucement l'état de mobilisation chronique : la lenteur, la constance, la présence calme du contact participent à ce que Porges appelle des signaux de sécurité5.
Cette double action peut produire des effets que les personnes décrivent souvent dans des termes très simples : « je respire mieux », « mon ventre s'est remis à exister », « mon cœur s'est allégé », « j'ai senti mes épaules redescendre pour de vrai ». Ce sont des phrases discrètes, mais elles signalent quelque chose d'important : le système est en train de tester un autre équilibre.
Ce que vous pouvez faire dans la durée
Le travail manuel propose un cadre, une expérience, une remise en mouvement. Mais ce que vit la personne entre les séances compte au moins autant. Si l'environnement quotidien continue d'envoyer en permanence des signaux d'urgence, le corps reviendra à son mode tenu, parce que c'est rationnel de sa part.
Plusieurs pistes peuvent compléter le travail en séance, sans en être des prérequis :
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Ralentir certaines transitions de la journée
Lever, repas, fin de journée : ces moments-charnières sont ceux où le système nerveux a le plus besoin de signaux de sécurité. Le matin, par exemple, je vous invite à faire 5 à 10 minutes de réveil corporel avec des étirements doux et des respirations prolongées. Vous préparez votre corps à la journée plutôt que de vous précipiter hors du lit.
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Pratiquer une respiration lente régulière
Privilégiez une expiration prolongée, qui sollicite la branche parasympathique du système nerveux autonome.
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Repérer ce qui envoie des signaux d'urgence répétés
Dans votre environnement quotidien, repérez les facteurs qui vous mettent en alerte et ajustez ce qui peut l'être. N'essayez pas de tout changer, mais identifiez un ou deux points de friction qui alimentent en continu l'état d'alerte.
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Accorder au corps des moments sans rien à produire
Sans écran, sans tâche, dans un cadre qui lui donne effectivement à percevoir qu'il peut se poser. Je prépare des audios de type bodyscan pour accompagner ces moments, ils seront bientôt disponibles.
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La « douche consciente » du soir
5 minutes suffisent. Pendant ce temps, non seulement vous nettoyez votre peau, mais vous libérez également les tensions vécues pendant la journée. Pour ce faire, je vous invite soit à le dire à voix haute soit à le conscientiser en visualisant ces tensions/émotions partir avec l'eau de la douche.
Il n'y a pas de recette universelle. Ce qui compte, c'est de réintroduire de l'espace dans un système qui en avait perdu, et de donner au corps suffisamment d'occasions pour qu'il commence à croire à ce nouveau mode de fonctionnement.
Pourquoi ce travail n'est pas du « bien-être »
Une dernière précision, parce qu'elle compte. Le travail que je propose à travers la fasciathérapie MDB et Fasciamorphose® n'est pas du bien-être au sens d'une parenthèse agréable. C'est un travail sur la régulation de fond, qui peut être profond, parfois inconfortable au début, parce qu'il invite le corps à quitter une organisation qu'il connaît pour en explorer une autre. « Se libérer du connu » proposait Krishnamurti, c'est à quoi je vous invite.
Ce qui se transforme, ce n'est pas seulement un niveau de tension. C'est la manière dont vous habitez votre corps, la finesse avec laquelle vous percevez vos états internes, et progressivement la qualité de votre présence à vous-même et à ce que vous vivez. Le stress chronique ne disparaît pas par enchantement. Il cède, lentement, quand le corps trouve d'autres manières de se tenir et que le système nerveux apprend qu'il peut, à nouveau, se reposer.
Questions fréquentes
Le corps garde-t-il vraiment les émotions ?
Pas comme un stockage. Ce qui se maintient, c'est une organisation tissulaire et neurologique qui s'est installée à un moment et continue à fonctionner. On ne libère pas une émotion piégée, on accompagne le système vers un autre équilibre.
Combien de séances faut-il pour observer des changements ?
Cela dépend de l'ancienneté de l'organisation tenue et du soutien que la personne se donne entre les séances. Certaines personnes ressentent un changement dès la première rencontre. D'autres ont besoin d'un travail régulier sur plusieurs mois pour que la transformation s'installe durablement.
La fasciathérapie peut-elle suffire dans un contexte de stress chronique ?
Elle peut être un levier précieux, mais elle n'est pas une intervention isolée. Si l'environnement quotidien maintient un état de mobilisation permanente ou si un schéma inconscient s'est mis en place, je vous accompagne avec d'autres techniques et un accompagnement complémentaire (psychologique, médical, ajustements de mode de vie) peut être nécessaire.
Y a-t-il un risque d'aller trop vite ou trop fort ?
Oui, et c'est l'une des raisons pour lesquelles le geste en fasciathérapie MDB est lent, doux et progressif. Forcer un tissu ou un système qui n'est pas prêt n'apporte pas de bénéfice durable et peut au contraire renforcer la défense.
Cette approche convient-elle aux personnes ayant vécu un trauma ?
Le travail manuel doux peut être très soutenant dans les suites d'expériences difficiles, à condition d'être intégré à un accompagnement thérapeutique adapté. Je ne me substitue pas à un suivi psychologique ou psychiatrique, mais je peux travailler en complémentarité.
Si vous reconnaissez certaines manifestations décrites dans cet article et souhaitez explorer ce que ce travail peut apporter à votre situation, je consulte à Paris 15e et à Châtenay-Malabry. Une première séance permet d'évaluer ensemble ce qui peut être utile pour vous.
Cette information est donnée à titre éducatif. La fasciathérapie ne se substitue pas à un diagnostic ou à un traitement médical, ni à un suivi psychologique ou psychiatrique.
Prendre rendez-vousRéférences
- Tozzi P. Does fascia hold memories? J Bodyw Mov Ther. 2014;18(2):259-265. doi:10.1016/j.jbmt.2013.11.010. PMID: 24725794.
- Geri T, Viceconti A, Minacci M, Testa M, Rossettini G. Manual therapy: Exploiting the role of human touch. Musculoskelet Sci Pract. 2019;44:102044. doi:10.1016/j.msksp.2019.07.008. PMID: 31358458.
- Barsotti N, Chiera M, Lanaro D, Fioranelli M. Impact of stress, immunity, and signals from endocrine and nervous system on fascia. Front Biosci (Elite Ed). 2021;13(1):1-36.
- Porges SW. Polyvagal theory: a journey from physiological observation to neural innervation and clinical insight. Front Behav Neurosci. 2025;19:1659083. doi:10.3389/fnbeh.2025.1659083.
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- Payne P, Levine PA, Crane-Godreau MA. Somatic experiencing: using interoception and proprioception as core elements of trauma therapy. Front Psychol. 2015;6:93. doi:10.3389/fpsyg.2015.00093. PMID: 25699005.
- McEwen BS. Allostasis and the load: implications for health and disease. Eur Psychiatry. 2005;20(Suppl 3):s426-s432. doi:10.1016/S0924-9338(05)80091-4.
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