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Le Sensible

Qu'appelle-t-on le « Sensible » en fasciathérapie ?

Le mot revient souvent dans nos métiers de soin manuel. On l'entend dans la formation, on le lit chez les chercheurs du Cerap, on le ressent sous les mains pendant une séance. Et pourtant il échappe régulièrement à ceux qui essaient de le définir. Parler du « Sensible », au sens où l'entendent les praticiens de la fasciathérapie Méthode Danis Bois, ce n'est pas parler de sensibilité au sens courant, ni d'émotivité, ni même de l'interoception dont s'emparent aujourd'hui les neurosciences. C'est désigner quelque chose de plus singulier qui mérite qu'on prenne le temps de le poser.

Le « Sensible » est un concept fasciathérapeutique : du corps perçu au sujet Sensible

L'expression « le Sensible » telle qu'on l'utilise en fasciathérapie a une origine identifiable. Elle a été formalisée par Danis Bois, kinésithérapeute et ostéopathe, fondateur de la fasciathérapie MDB dans les années 1980, puis développée dans un cadre académique au sein du Centre d'Étude et de Recherche Appliquée en Psychopédagogie perceptive (Cerap), à l'université Fernando Pessoa de Porto, à partir de 20011.

Comme l'écrivent Didier Austry et Ève Berger, qui ont conceptualisé cette notion dans leurs travaux, le terme « dépasse la traditionnelle et restrictive définition de ce qui est perçu par les sens »1. Le « Sensible » n'est pas l'équivalent de la sensorialité au sens classique. Il désigne un mode d'accès au corps vivant, dans lequel la personne ne perçoit pas seulement ses sensations extéroceptives (chaud, froid, doux, rugueux) ni ses sensations intéroceptives ordinaires (faim, battements, respiration), mais ce que Bois et son équipe appellent « l'intériorité corporelle animée », un volume de matière vivante qui se révèle progressivement à la perception.

C'est un concept de strate phénoménologique, étayé par une démarche descriptive d'inspiration husserlienne et merleau-pontienne. La distinction de Husserl entre Körper (le corps-objet) et Leib (le corps vécu, le corps-chair) est l'un des appuis philosophiques majeurs de cette théorisation2. Le « Sensible » se situe du côté du Leib : le corps vécu de l'intérieur, qui n'est pas une chose parmi les choses, mais le lieu même de notre présence au monde.

Une expérience qui se construit, par paliers

Une des contributions les plus précieuses de l'équipe du Cerap est d'avoir décrit, sur la base d'années d'observation clinique et de récits d'expérience, une gradation des niveaux d'accès au Sensible. Berger et Austry en distinguent quatre, qu'ils présentent comme entremêlés dans la pratique, mais distincts conceptuellement1.

  • Niveau 1 — L'élasticité tissulaire

    Sous la main, le praticien perçoit des mouvements « en nappe », organisés spatialement en deux dimensions, qui traduisent l'état des tissus et leur degré de vitalité. La personne touchée, elle, rencontre quelque chose de l'ordre de son enveloppe, de ses contours.

  • Niveau 2 — L'intériorité corporelle comme volume

    Lorsque le praticien mobilise non plus seulement ses mains mais l'ensemble de son corps depuis ses appuis au sol, la sensation change de qualité. Ce n'est plus une tension en nappe, c'est un volume. La profondeur s'ajoute aux deux dimensions précédentes. La personne accède à ce que Danis Bois appelle sa « consistance interne », une présence de soi épaisse, dense, habitée.

  • Niveau 3 — L'animation interne

    À ce stade, la matière corporelle perçue se révèle animée d'une mouvance que Bois nomme « mouvement interne »3. Cette mouvance présente des caractéristiques temporelles que la pratique a identifiées : une vitesse très lente, un rythme régulier, dont les amplitudes et les orientations varient selon les personnes. Pour la personne touchée, cette perception donne accès à ce que les récits cliniques nomment « la saveur de l'existence incarnée », « le goût de soi », « la sensation d'être vivant »1.

  • Niveau 4 — La résonance et le sens

    Le praticien ne se contente plus de percevoir ; il se laisse toucher par ce qu'il touche. Il devient sensible aux effets que sa propre perception produit en lui, ce qui ouvre à une dimension empathique qui n'est ni purement affective ni purement cognitive. Bois parle ici de « réciprocité actuante »1, une notion qui décrit la qualité particulière de l'échange entre deux subjectivités à travers le toucher.

Ces quatre niveaux ne sont pas des étapes obligatoires. Ils sont des phases au sens chimique du terme, des états d'un système qui coexistent, se chevauchent et se réorganisent selon ce que la personne et le praticien rencontrent ce jour-là.

Ce que le « Sensible » n'est pas

Pour clarifier ce concept, il est utile de dire aussi ce qu'il n'est pas, parce que les confusions sont fréquentes.

Le Sensible n'est pas un phénomène ésotérique. S'agissant de l'énergétique, telle que décrite au sens des médecines traditionnelles, l'équipe du Cerap ne l'intègre pas. Je nuancerai par mon expérience personnelle : en ayant accès au Sensible sous mes mains, au cours de mes soins, l'énergétique peut survenir. Dans mon expérience strictement personnelle, l'énergétique pourrait se présenter comme un prolongement du Sensible.

Le Sensible n'est pas une émotion brute, ni un état modifié de conscience. C'est une perception cultivable, descriptible, accessible à une démarche de recherche qualitative, telle qu'elle se développe en phénoménologie expérientielle4.

Le Sensible n'est pas non plus, et c'est un point qui mérite d'être précisé, simplement réductible à l'interoception telle que la définissent aujourd'hui les neurosciences. L'interoception, dans son acception scientifique actuelle, désigne « le processus par lequel le système nerveux ressent, interprète et intègre les signaux issus de l'intérieur du corps »5. Elle se mesure par des outils validés, comme le questionnaire MAIA-2 développé par Wolf Mehling à l'université de Californie San Francisco, qui évalue huit dimensions de l'attention au corps6. La méta-analyse de Treves et coll. (2025) parue dans Scientific Reports montre que l'entraînement par la méditation peut améliorer significativement plusieurs de ces dimensions7.

La question du rapport entre Sensible et interoception est intéressante, parce qu'il y a entre les deux à la fois un recouvrement réel et une différence de nature. Les fascias sont aujourd'hui reconnus comme l'un des substrats anatomiques majeurs de l'interoception : ils contiennent une densité importante de terminaisons nerveuses libres et de fibres C polymodales qui se projettent sur l'insula et participent à la perception du corps depuis l'intérieur (Schleip et Jäger, 2012 ; Fede et coll., 2022)8,9. Travailler les fascias, c'est donc mobiliser, entre autres, les voies neurophysiologiques de l'interoception. À ce titre, accéder au Sensible suppose d'engager des structures interoceptives.

La différence ne se situe pas tant dans le substrat anatomique que dans ce qui s'ajoute au-delà de la simple perception des signaux internes. Le Sensible désigne une qualité particulière de présence au corps, cultivée par une formation à la perception, dans laquelle la sensation devient signifiante et où s'installe une réciprocité actuante entre praticien et personne touchée. L'interoception, telle qu'elle est définie dans le cadre neurocognitif classique, n'inclut pas cette dimension relationnelle ni cette qualité d'attention cultivée. On peut dire, pour simplifier : l'interoception est ce que le corps capte ; le Sensible désigne une manière particulière d'habiter ce que le corps capte, dans un contexte relationnel précis.

Le rapprochement est donc utile, et même fécond. Il permet de comprendre que la recherche contemporaine en neurosciences éclaire scientifiquement des phénomènes que la fasciathérapie observait depuis longtemps. Mais il faut éviter de fondre complètement les deux notions : ce serait perdre la précision conceptuelle qui fait du Sensible un outil de pratique distinct, pas seulement un mot français pour parler d'interoception.

Ce que le Sensible apporte cliniquement

La question légitime, à ce stade, est de savoir ce que cette notion change pour les personnes qui consultent.

Ce que j'observe dans ma pratique, c'est que beaucoup de personnes arrivent en ayant perdu le contact avec ce niveau de perception. Elles connaissent leur corps comme on connaît un véhicule : par ses pannes. Elles le sentent quand il fait mal, quand il fatigue, quand il bloque. Mais l'expérience d'un corps vivant, animé, signifiant, leur est devenue étrangère.

Le travail sur le mode du Sensible propose un autre rapport. La séance ne vise pas seulement à libérer une zone de tension ou à diminuer une douleur, même si ces effets surviennent fréquemment. Elle ouvre un espace dans lequel la personne peut redécouvrir une qualité de présence à son corps qu'elle n'avait plus. Ce n'est pas un état euphorique. C'est souvent quelque chose de discret, qui se nomme « calme intérieur », « épaisseur retrouvée », « sensation de m'habiter », selon les mots qui apparaissent spontanément.

Marie de Hennezel, psychologue clinicienne et auteure, a décrit avec justesse la qualité de ce type de contact :

« Quand notre main se pose sur tel ou tel endroit du corps (…), elle peut s'approcher de telle manière que c'est presque la main qui parle et dit : "Je t'accueille et je suis là". Quand on touche quelqu'un de cette manière-là, la personne sent qu'elle est rencontrée dans son être tout entier (…), elle a immédiatement une perception de son unité. »11 Marie de Hennezel

Cette dimension est particulièrement utile dans trois contextes :

  • chez les personnes qui ont vécu une période de stress prolongé et qui ne sentent plus très bien où elles en sont
  • chez celles qui ont mis leur corps à distance, soit par habitude intellectuelle, soit par stratégie de protection après une expérience difficile
  • chez celles qui cherchent un accompagnement où le travail corporel ouvre sur quelque chose de plus large que la seule réduction du symptôme

Le Sensible n'est pas une promesse de transformation spectaculaire. C'est une voie d'accès, lente et précise, à une qualité de présence à soi. Et c'est, dans la pratique de la fasciathérapie MDB et dans Fasciamorphose®, l'un des leviers les plus profonds qu'offre le travail manuel.

Une notion à laquelle la recherche s'intéresse

Le Sensible n'est pas resté confiné à la pratique. Il fait l'objet d'un programme de recherche académique au Cerap depuis 2001, avec des thèses de doctorat soutenues et des publications dans des revues à comité de lecture en sciences de l'éducation, en philosophie, en psychologie et en santé. Cette démarche cherche à donner à la description de l'expérience vécue une rigueur méthodologique sérieuse, sans la confondre avec une simple introspection libre.

Les recherches contemporaines en neurosciences sur l'interoception, sur la théorie polyvagale de Stephen Porges14 et sur la mémoire implicite du corps offrent des éclairages qui dialoguent avec le concept du Sensible sans pour autant l'épuiser.

Questions fréquentes

Le Sensible, est-ce la même chose que l'interoception ?

Non, ce sont deux concepts distincts mais qui se recouvrent partiellement. Travailler le Sensible engage les voies neurophysiologiques de l'interoception, puisque les fascias sont l'un des substrats anatomiques majeurs de cette dernière. Mais le Sensible ajoute deux dimensions absentes de la définition classique de l'interoception : une qualité de présence cultivée par la formation perceptive, et une réciprocité actuante dans la relation entre praticien et personne touchée. On peut dire que l'interoception est ce que le corps capte ; le Sensible désigne une manière particulière d'habiter ce que le corps capte.

Faut-il être particulièrement « sensible » pour y accéder ?

Non, et c'est même une des particularités de cette approche. Le Sensible n'est pas une disposition innée, c'est une perception cultivable. Toute personne peut, avec un accompagnement adapté, développer cette qualité d'attention au corps.

Comment se manifeste le Sensible pendant une séance ?

Souvent par des sensations discrètes : une chaleur qui se diffuse, la sensation d'une vague qui se forme et se diffuse dans le corps, un mouvement interne très lent, une sensation de volume ou de présence dans une zone du corps qui jusque-là semblait absente. Parfois aussi par l'émergence d'un mot, d'une image, d'une émotion liée à ce qui se perçoit.

Le Sensible est-il un phénomène spirituel ?

Non. C'est un concept clinique et phénoménologique. Il n'engage aucune croyance particulière et il est compatible avec une posture rationnelle. Les personnes qui le vivent y trouvent une expérience d'intériorité, mais la nature de cette expérience reste descriptible et étudiable.

Qui a théorisé cette notion ?

Le concept du Sensible a été formalisé par Danis Bois et développé par l'équipe de chercheurs du Cerap, notamment Didier Austry, Ève Berger, Hélène Bourhis, Christian Courraud. La référence francophone la plus accessible reste l'article fondateur de Berger et Austry pour le colloque de Cerisy en 2011.

Quel rapport entre le Sensible et la fasciathérapie MDB ?

Le travail sur le Sensible est l'une des dimensions centrales de la fasciathérapie Méthode Danis Bois. Il s'appuie sur la perception fine des tissus fasciaux et sur une qualité particulière de contact entre le praticien et la personne. Cette dimension est intégrée à la pratique de Fasciamorphose®.

Si vous souhaitez expérimenter cette dimension du travail corporel, je consulte à Paris 15e et à Châtenay-Malabry. Une première séance permet d'évaluer ensemble la pertinence de cette approche pour votre situation.

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Références

  1. Austry D, Berger È. Empathie, toucher et corps sensible : pour une philosophie pratique du contact. Colloque de Cerisy, 22 juin 2011. Cerap, Université Fernando Pessoa.
  2. Husserl E. Recherches phénoménologiques pour la constitution. Idées directrices pour une phénoménologie, livre second. Trad. fr. É. Escoubas. Paris : PUF, 1982.
  3. Bois D. Le corps sensible et la transformation des représentations chez l'adulte. Thèse de doctorat, Université de Séville, 2007.
  4. Depraz N, Varela FJ, Vermersch P. On Becoming Aware: A Pragmatics of Experiencing. Amsterdam : John Benjamins Publishing, 2003.
  5. Khalsa SS, Adolphs R, Cameron OG, et al. Interoception and Mental Health: A Roadmap. Biol Psychiatry Cogn Neurosci Neuroimaging. 2018;3(6):501-513. doi:10.1016/j.bpsc.2017.12.004.
  6. Mehling WE, Acree M, Stewart A, Silas J, Jones A. The Multidimensional Assessment of Interoceptive Awareness, Version 2 (MAIA-2). PLoS One. 2018;13(12):e0208034. doi:10.1371/journal.pone.0208034.
  7. Treves IN, Chen YY, Wilson CL, et al. A meta-analysis of the effects of mindfulness meditation training on self-reported interoception. Sci Rep. 2025;15(1):38889. doi:10.1038/s41598-025-22661-4.
  8. Schleip R, Jäger H. Interoception. A new correlate for intricate connections between fascial receptors, emotion and self recognition. In: Schleip R, Findley TW, Chaitow L, Huijing PA (éds). Fascia: The Tensional Network of the Human Body. Edinburgh: Churchill Livingstone/Elsevier, 2012:89-94.
  9. Fede C, Pirri C, Fan C, Guidolin D, Porzionato A, Macchi V, De Caro R, Stecco C. Innervation of the human fasciae: A systematic review. Ann Anat. 2022;241:151901.
  10. Berger È, Bois D. Du Sensible au sens : un chemin d'autonomisation du sujet connaissant. Réciprocités. Cerap, 2008.
  11. Hennezel M de, Leloup JY. L'art de mourir. Pocket, 6 janvier 2000.
  12. Bourhis H. De l'intelligence du corps à l'esquisse d'une théorie de l'intelligence sensorielle. Thèse de doctorat, Université Fernando Pessoa, 2007.
  13. Courraud C. Toucher psychotonique et relation d'aide. Mémoire de mastère, Université Moderne de Lisbonne, 2007.
  14. Porges SW. The Polyvagal Theory: phylogenetic substrates of a social nervous system. Int J Psychophysiol. 2001;42(2):123-146. doi:10.1016/S0167-8760(01)00162-3.